Exposition photographique de Sélène de Condat “Les artisans de la propreté”

Lieu insaisissable – oh combien cher à la littérature et aux Arts, la rue peut être considérée à juste titre comme l’un des imaginaires-écrans des civilisations. Qu’il s’agisse de la philosophie, de la littérature, de la peinture et de la photographie, chaque forme d’expression artistique a été explorée afin de capter l’homme en mouvement dans son environnement. Rural ou citadin, mondain ou populaire, pacifié ou en guerre, le lieu humain s’est prêté depuis toujours à toutes sortes d’explorations esthétiques.

Mais la rue peut-elle être considérée ontologiquement comme un lieu contenant tous les autres lieux ou plutôt comme un lieu en soi ? Peut-on faire de la rue le lieu de tous les lieux ? Cet espace « anywhere out of the world » baudelairien dans lequel la rue prétend à une sorte d’universalité philosophique ?

Mon travail photographique est né de ces questionnements philosophiques. Il puise son inspiration dans les travaux philosophiques consacrés à la notion de lieu. Des philosophes de l’Antiquité (Platon, Aristote), aux Humanistes (Leon Battista Alberti) ou encore « à l’honnête homme des Lumières » parmi lesquels on peut évoquer Rousseau, Diderot ou Kant, le lieu a été au coeur de la réflexion philosophique occidentale.

Les questionnements métaphysiques ont progressivement laissé place à une réflexion davantage géométrique, mathématique et physique fondée sur la question des relations entre les corps dans l’espace. Qu’il suffise d’évoquer, en guise d’illustration, la « qualité positionnelle des objets matériels dans le monde » évoquée par Einstein. Mais la philosophie n’eût à aucun moment le privilège de l’appropriation du lieu et de l’espace. La peinture et la littérature s’en sont appropriées rapidement : la rue, le boulevard, la place, le carrefour sont autant de manifestations des espaces où la vie se manifeste. Où le drame de la comédie humaine s’incarne à chaque rencontre, à chaque duel, à chaque histoire qui se noue au détour d’une passion, d’une romance, d’une vie.

Qu’on se souvienne des pensées de Jean-Jacques Rousseau qui, en parcourant les rues parisiennes, évoquait le temps qui passe inexorablement à la vue d’une jeunesse moqueuse devant les mésaventures du vieil homme glissant sur les pavés mouillés. Ou encore de la « camera oscura » du poète Joë Bousquet (1897-1950) : véritable lieu à part au cœur de Carcassonne, où l’intelligentsia européenne se donnait rendez-vous pour célébrer l’atopisme de la philosophie et de la poésie au cœur-même d’un lieu on ne peut plus défini : la chambre du poète lui-même. En effet, peut-on parler d’un lieu spécifique ou plutôt d’un lieu, qui investi par le poète, le photographe ou le philosophe, devient le symbole de tous les lieux ?

Je me suis interrogée mille et mille fois sur ce point. Les rues parisiennes dont j’ai fait, au grès de mes clichés, un arrêt sur image sont ontologiquement atopiques. Hommes, regards, gestes, sont à l’instant où ils sont photographiés « ici et maintenant » (hinc et nunc), mais se consomment dans l’intemporel et le non-lieu une fois qu’ils sont immortalisés par la photographie.

Aussi les gestes des éboueurs m’ont permis d’explorer l’aspect universel de cette atemporalité et cet atopisme. L’homme de métier qui balaie la chaussée de ses détritus, n’est-il pas l’Homme qui tente vainement de chasser de son âme les mauvais souvenirs, la finitude, l’être pour le non-être ?

Les rues parisiennes deviennent universelles. Ce qui importe pour le photographe, comme pour le cinéaste, est de raconter des histoires. Des fragments de vie qui, débarrassés de la gangue de leur individualité, deviennent universels. En paraphrasant François Truffaut qui définissait le métier de réalisateur comme le fait de « faire faire de jolies choses à de jolies femmes », on pourrait affirmer que celui du photographe consiste à rendre extraordinaire et universel ce qui est ordinaire et individuel.

Le choix de Paris et de ses rues n’est pas anodin et s’inscrit dans une longue évolution de l’histoire de la photographie. Il est utile de rappeler que la photographie de rue (Street photography) est née à Paris, véritable berceau de cette branche de la photographie qui pose un sujet humain au cœur d’un lieu public. Des travaux pionniers de John Thomson (1837-1921) et ceux d’Eugène Atget (1857-1927) à l’œuvre magistrale d’Henri-Cartier Bresson (1908-2004), la rue avec ses architectures (escaliers, immeubles, jardins) et ses portraits humains ont été au centre d’une véritable réflexion philosophique sur l’Homme et le lieu.

En parcourant la rue en compagnie d’hommes qui en connaissent les méandres, j’ai tenté de cerner au plus près cette notion d’atopisme. Finalement, la rue est de ces lieux dont Marc Augé rappelait qu’ils sont des non-lieux. En effet, tels les aéroports ou les gares, la rue est ce lieu où chacun passe sans s’arrêter.

Le temps d’un instant. D’un cliché photographique qui arrête la fugacité du moment. Chacun y laisse un peu de soi en investissant ce non-lieu de son vécu. De son intimité. Mais il ne s’agit que d’une bribe d’humanité dans un temps et un espace qui ne peuvent être définis que par le truchement de l’artiste. En ce sens, le photographe est une sorte de Démiurge qui s’approprie un lieu et un temps d’un « ventre de Paris » bariolé, bruyant, et polymorphe. Et ce vacarme de l’existence, cette pulsion de vie, résonne dans les clair-obscur, les expressions, les rides et les regards des artisans de la propreté. Propreté de la rue qui, mondée de ses derniers débris, devient non-lieu des vicissitudes humaines.

Informations pratiques Exposition “Les artisans de la propreté”

Affiche: Exposition photographique de Sélène de Condat “Les artisans de la propreté”
Où: Hôtel de Ville, Paris
Quand: du 30 janvier au 31 décembre 2016


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